Le dernier colporteur de Vals

Personne n’a jamais vraiment connu son nom.

Dans les villages autour de Saint-Uze, on disait simplement :
« Le colporteur est passé.« 

Il apparaissait toujours par les vieux chemins des collines, souvent au moment où le soleil disparaissait derrière la vallée de la Galaure.
Sa silhouette se découpait lentement entre les noyers et les murets de pierre, avec cette grande hotte sombre qu’il portait sur le dos depuis si longtemps que certains pensaient qu’il dormait encore avec.

Il semblait déjà vieux lorsque les plus anciens du village étaient enfants.

On disait qu’il connaissait chaque chemin oublié entre Saint-Uze, Vals et Saint-Barthélemy-de-Vals.
Même par brouillard, il avançait sans hésiter.

L’hiver, il arrivait parfois couvert de givre.

Alors il poussait la porte d’un café encore éclairé, dans un bruit de clochette et d’air froid.
Les conversations se calmaient un instant.

Il retirait lentement ses gants usés, posait sa hotte près du feu, et les enfants s’approchaient presque aussitôt.

Car à l’intérieur se trouvaient des choses venues d’ailleurs :

  • des rubans colorés,
  • des couteaux pliants,
  • des petits flacons mystérieux,
  • des images pieuses,
  • des boutons nacrés,
  • des billes de verre,
  • parfois même de minuscules jouets en bois.

Les enfants regardaient ces objets comme des trésors.

Pendant que les hommes jouaient aux cartes et que les verres de vin tintaient doucement, le colporteur racontait les nouvelles du Rhône, des foires de Romans ou des villages plus loin derrière les collines.

Mais ce que les habitants préféraient, c’étaient ses histoires de Vals.

Il disait qu’avant le château, la colline n’était pas silencieuse comme aujourd’hui.

Il parlait d’anciennes pierres envahies de ronces, d’une tour ronde écroulée, de vieux murs mangés par le vent et d’un temps où les hauteurs servaient autant à surveiller la vallée qu’à enfermer ceux qu’on voulait faire disparaître du monde.

Parfois, il s’interrompait en regardant les flammes du feu.

Puis il murmurait :
— Certaines pierres se souviennent plus longtemps que les hommes.

Personne n’osait trop répondre.

On racontait aussi qu’il refusait toujours de passer la nuit près des anciennes ruines de Vals.

Une fois, un jeune homme lui demanda pourquoi.

Le colporteur leva lentement les yeux vers la colline sombre et répondit simplement :
— Parce que certaines voix n’aiment pas être oubliées.

Puis il reprit sa route.

Les années passèrent.
Le train apporta les journaux.
Les boutiques remplacèrent peu à peu les marchands itinérants.
Les vieux chemins se couvrirent d’herbe.

On vit le colporteur de moins en moins souvent.

Et un hiver, il ne revint jamais.

Mais longtemps après sa disparition, certains habitants disaient encore qu’au crépuscule, lorsque le vent tourne autour du Château, on pourrait presque apercevoir une silhouette avançant lentement sur les hauteurs de Vals… comme si le dernier colporteur refusait lui aussi de quitter complètement les vieux chemins du Dauphiné.


© Les Contes de la Galaure – Dali Berthois 2026

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