La chambre bleue

Il était une fois, au bord de la Galaure, une grande maison où l’on venait finir ses jours.

On l’appelait alors l’hospice de Rochetaillée.

Aujourd’hui, lorsque l’on traverse ses couloirs, lorsque l’on pousse une vieille porte ou que l’on monte sous les toits, il est difficile d’imaginer tout ce qui s’est vécu ici.

Et pourtant, les murs se souviennent.

En septembre 1984, Josiane arriva à Rochetaillée comme infirmière cadre. Elle y restera jusqu’en juillet 1989, l’année où l’hospice ferma définitivement ses portes.

Nous avons eu la chance de la recevoir, près de 40 ans plus tard, dans ces lieux qu’elle avait si bien connus.

Avec elle sont revenues des histoires que personne n’aurait pu inventer.

À cette époque, 68 pensionnaires vivaient encore ici.

Ce n’était pas seulement un établissement. C’était leur maison.

Les pensionnaires circulaient librement. Ils allaient dehors, se promenaient dans le domaine et certains empruntaient le chemin de Rochetaillée pour rejoindre le village.

Parmi eux, il y avait Mr Caty.

Caty avait ses habitudes au café du coin.

Il aimait y aller, peut-être un peu trop parfois…

Certains soirs, lorsqu’il avait suffisamment profité de la convivialité du café pour ne plus être capable de retrouver seul le chemin de l’hospice, le patron prenait son téléphone.

« Il faudrait venir chercher Caty… »

Alors une infirmière descendait jusqu’au village pour le ramener à Rochetaillée.

Une fois, raconte Josiane, le retour se fit même… dans une brouette.

On imagine la scène, le chemin, les rires peut-être, et cette drôle de procession remontant tranquillement vers l’hospice.

La vie ici était faite de règles, bien sûr, mais elle était aussi faite de liberté, de liens et d’histoires humaines.

Parfois même, d’histoires d’amour.

Parce qu’à Rochetaillée, comme partout ailleurs, des couples se formaient.

Mais comment trouver un peu d’intimité dans un hospice où chacun vivait entouré des autres ?

Josiane eut alors une idée.

Tout en haut de la maison, dans le grenier, elle aménagea une pièce un peu particulière.

On l’appela la chambre bleue.

Une chambre discrète, à l’écart du reste de l’établissement, où les couples qui s’étaient rencontrés ici pouvaient se retrouver quelques heures et avoir simplement le droit d’être ensemble.

Une petite chambre cachée sous les toits.

Un détail presque oublié de l’histoire de Rochetaillée, mais qui raconte sans doute beaucoup de la manière dont Josiane considérait ceux dont elle avait la charge : non seulement comme des pensionnaires, mais comme des femmes et des hommes qui continuaient à aimer, à rire et à vivre.

Lorsque Josiane arriva à Rochetaillée en septembre 1984, les dernières sœurs de Saint-Joseph étaient encore présentes.

Mais seulement pour quelques heures.

Ce jour-là eut lieu la passation.

Les religieuses, qui avaient jusque-là pris soin des pensionnaires, transmirent ce qu’il fallait savoir à Josiane et à l’équipe qui allait désormais prendre entièrement le relais.

Puis elles quittèrent Rochetaillée.

Définitivement.

À partir de ce moment-là, ce furent les infirmières, les aides-soignantes et le reste du personnel qui assurèrent seuls la vie quotidienne de l’hospice.

Et il y avait aussi les cuisines.

Josiane en parle encore avec gourmandise.

3 cuisinières préparaient quotidiennement les repas. Et à l’entendre, ce que l’on servait ici n’avait rien d’une cuisine d’établissement.

Les repas étaient de véritables festins.

Une cuisine généreuse, faite sur place, dont les pensionnaires se régalaient.

2 de ces cuisinières sont encore parmi nous aujourd’hui.

Puis vint l’année 1989.

Le vieux bâtiment ne répondait plus aux normes exigées pour accueillir un établissement de ce type.

Parmi les difficultés se trouvait notamment le pont métallique qui permettait d’accéder à Rochetaillée.

Le pont que l’on franchissait tous les jours ne pouvait pas supporter le passage des gros véhicules de pompiers nécessaires en cas d’urgence.

Il fallait partir.

Sur le papier, il ne s’agissait que de fermer un établissement devenu inadapté.

Dans la réalité, c’était tout autre chose.

Il fallait demander à des hommes et des femmes qui vivaient ici depuis parfois longtemps de quitter leur maison.

Quitter aussi tout ce qui faisait leur quotidien : le potager que certains cultivaient encore, les topinambours que l’on voyait pousser au fil des saisons, les poules, les lapins, les chats et les chiens qui accompagnaient la vie du lieu.

Il y avait aussi le vannier, avec ses mains patientes, qui fabriquait ses paniers en osier.

Tout un petit monde, fait d’habitudes, de gestes simples et de repères familiers, qu’il allait falloir laisser derrière soi.

Il fallait également demander à ceux qui les soignaient, les accompagnaient, leur préparaient à manger et partageaient leur quotidien de tourner la page.

Josiane nous l’a raconté simplement :

ce fut un crève-cœur.

Pour les pensionnaires.

Pour le personnel.

Pour tous ceux dont une partie de la vie était attachée à Rochetaillée.

En juillet 1989, l’hospice ferma ses portes.

Le silence revint peu à peu dans les chambres et les couloirs.

Mais certaines histoires refusent de disparaître.

Il suffit parfois qu’une femme revienne, près de 40 ans plus tard, et raconte.

Alors réapparaissent Caty revenant du café dans une brouette, 3 cuisinières préparant leurs festins, les dernières sœurs de Saint-Joseph présentes seulement quelques heures pour transmettre leur savoir…

Et, quelque part sous les toits, une petite chambre bleue aménagée pour que 2 personnes puissent continuer à s’aimer.

Ce jour-là, Josiane ne nous a pas seulement raconté l’histoire de l’ancien hospice.

Elle lui a rendu ses voix.

Et cette histoire, faite de souvenirs, de visages, de gestes simples et de vies passées ici, nous tenions à vous la partager.


Un grand merci à Josiane d’avoir partagé avec nous ses souvenirs et une part si précieuse de l’histoire de Rochetaillée.

© Les Contes de la Galaure – Dali Berthois 2026

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