Le chat des sœurs

Au début du XXᵉ siècle, quand les journées s’ouvraient au son de la cloche et se refermaient à la lueur des lampes à pétrole, un chat gris vivait autour de la maison des sœurs.

On ne savait pas à qui il appartenait vraiment. Les sœurs disaient simplement :
— Il est là depuis toujours.

Il apparaissait à l’aube, assis sur le rebord du jardin clos, observant les allées et venues avec un sérieux presque humain. Elles l’avaient nommé Mistral, sans trop savoir pourquoi. Il partageait leur quotidien sans jamais s’y mêler tout à fait.

Il suivait sœur Marguerite lorsqu’elle descendait chercher l’eau, se glissait derrière sœur Angèle au potager, et s’installait près de la table quand sœur Jeanne copiait des pages à l’encre bleue. Jamais il ne miaulait pendant la prière. Il se contentait de s’asseoir près du mur, immobile, comme s’il écoutait.

Les ruines, au-dessus de la maison, semblaient l’attirer plus que tout. Chaque après-midi, il y montait lentement, empruntant le petit sentier que seules les sœurs utilisaient encore. Là-haut, il s’arrêtait toujours au même endroit, près des pierres rondes d’une ancienne tour effondrée. Les sœurs disaient qu’il attendait quelqu’un.

Un jour d’hiver, sœur Angèle le suivit. Elle le vit s’arrêter devant une pierre marquée d’un signe ancien, presque effacé. Le chat posa sa patte dessus et resta ainsi longtemps, comme s’il veillait.

— Tu gardes la mémoire, murmura-t-elle sans réfléchir.

Le chat tourna la tête vers elle. Ses yeux n’étaient ni sauvages ni craintifs. Ils semblaient simplement pleins.

Les années passèrent. Les sœurs vieillirent. Certaines partirent. D’autres arrivèrent. La maison changea peu, mais le chat resta.

Puis, un matin, il ne fut plus là.

Les sœurs continuèrent pourtant à laisser une écuelle près du mur, par habitude autant que par respect. Les saisons passèrent, la maison changea lentement, mais le geste demeura.

Et aujourd’hui encore, quand le soir tombe sur la colline et que la pierre garde la chaleur du jour, on croirait apercevoir une silhouette grise le long du sentier. Une ombre familière qui s’arrête, observe, puis disparaît entre les murs anciens.

Car certaines présences, une fois qu’elles ont veillé longtemps,
ne quittent jamais vraiment les lieux.
🐾

© Dali Berthois – 2026 – Les contes de la Galaure

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